L'histoire
du rouge de Chine
En 1844, Brongniart, dans son Traité des arts céramiques,
constate : “Les Chinois... ont un rouge purpurin originaire
du cuivre qui n'a encore été fait sur aucune porcelaine
européenne.” Cinquante ans plus tard, en 1899,
Auscher peut écrire dans Les Céramiques cuisant
à haute température : "Les rouges de Chine
fabriqués aujourd'hui par presque tous les céramistes..."
Le mystère de la couleur que les Chinois eux-mêmes
ont si souvent perdue et retrouvée n'en est plus un.
Pour comprendre l'histoire de ce colorant capricieux, quelques
notions de chimie sont utiles à rappeler.
Les diverses matières entrant aux côtés
de la silice dans la composition d'une glaçure deviennent
par la chaleur des oxydes, que la fusion transforme en silicates,
colorés ou non. Les oxydes qui aident la silice à
se vitrifier sont principalement la chaux et la magnésie
(alcalino-terreux), la soude et la potasse (alcalis), en présence
d'alumine et parfois de plomb ou de bore ; d'autres produits
interviennent pour colorer, ou opacifier la glaçure.
A haute température, les vitesses de réaction
des corps s'accélèrent ; certains oxydes deviennent
très sensibles à l'atmosphère à
laquelle on les soumet, perdant ou gagnant des atomes d'oxygène
selon la conduite du feu ou du refroidissement : dans un feu
très riche en air, que l'on dit oxydant, l'oxygène
en excès peut céder des atomes à des oxydes
présents dans la pâte ou la glaçure. Inversement,
dans un feu privé d'air, le combustible ne trouve pas
l'oxygène suffisant dans l'air du four pour brûler,
et il va alors le chercher dans les oxydes présents.
Le cuivre, particulièrement sensible aux atmosphères
de cuisson, peut se retrouver au défournement sous une
forme cuivrique oxydée (CuO) noire, verte ou bleue, cuivreuse
réduite (Cu2O) jaune à rouge, ou carrément
métallique (Cu) rouge à brun, sous quelque forme
qu'on l'ait introduit dans la glaçure crue.
L'histoire du cuivre comme colorant des verres et des glaçures
illustre bien ses capacités. Il est utilisé d'abord
en Mésopotamie, puis au milieu du IIe millénaire
en Egypte, pour colorer le verre en rouge. A cette même
époque, l'Egypte fabrique un bleu de cuivre turquoise
qui sert de matière première pour les bijoux et
de revêtement pour la céramique. La glaçure
verte au plomb et au cuivre, née au Proche-Orient plus
de mille ans avant notre ère, se généralise
dans l'Empire romain. Elle apparaît en Chine sous les
Royaumes Combattants (480-221) et est utilisée sous cette
forme pendant mille ans. A la fin des Tang (608-916), les potiers
chinois réalisent des verts de cuivre sans plomb à
haute température sur corps de grès (à
Changsha et Qionqlai). C'est à cette période,
à Changsha dans le Hunan, que le rouge de cuivre apparaît
pour la première fois dans l'histoire de la céramique.
Trois procédés sont exploités simultanément
: le décor rouge sous glaçure transparente, la
glaçure rouge monochrome, et le décor vert et
rouge au cuivre, mêlant donc du cuivre réduit et
du cuivre oxydé sur la même pièce (résultat
contredisant d'entrée une conception trop étroite
du rôle de l'atmosphère de cuisson). A la fin du
XIe siècle, dans le Henan, des grès à glaçure
bleutée opalescente, les Jun, comportent des éclaboussures
de cuivre rouge, qui, petit à petit vont s'étendre
sur toute la pièce, qui devient uniformément "flambée",
passant du rouge au bleu par des cascades de violets. Mais c'est
au début du XVe siècle, sous les Ming, que le
rouge de cuivre monochrome atteint ses sommets (le rouge est
la couleur de l'Empereur), pour être perdu puis retrouvé
au XVIIe sous les Qing, où il côtoie le peau-de-pêche
et le flambé, puis reperdu à la fin du XIXe siècle,
au moment où enfin l'Occident y parvient.
Les premiers rouges de cuivre en
France : espionnage et tâtonnements
Paradoxalement, la première description de la technique
des rouges chinois n'est pas chinoise, mais contenue dans
deux lettres envoyées de Chine en France par le père
d'Entrecolles en 1712 et 1722, qui ne semblent cependant pas
avoir motivé des recherches : la préoccupation
de l'époque est d'abord de trouver la recette de la
porcelaine.
En 1844, un autre missionnaire, le père Ly, envoie
des échantillons de rouges à la manufacture
de Sèvres à la demande de son directeur Brongniart,
qui les fait analyser et reproduire par les chimistes Ebelmen
et Salvétat. Ceux-ci font un certain nombre d'essais,
qui indiquent que le rouge est perdu au feu de porcelaine
dure, mais qui s'avèrent concluants à plus basse
température dans un petit four et sur une pâte
plus tendre conçus à cet effet. Leurs travaux
font l'objet d'un mémoire en 1852.
D'autres échantillons de rouges chinois accompagnés
d'un mémoire sont envoyés à Sèvres
en 1883 par le vice-consul de France en Chine, en réponse
à un questionnaire de Laught, alors directeur de la
manufacture. En 1888, Laught et Dutailly publient le résultat
de leurs Recherches sur les rouges de cuivre, les flammés
et les céladons. Aucune étude jusqu'à
nos jours n'a pu contredire ou simplement dépasser
ce document exhaustif.
Partant du mémoire d'Ebelmen et Salvétat de
1852, à qui ils reconnaissent l'antériorité
de la découverte, ces deux chercheurs dressent d'abord
la liste des céramistes qui sont parvenus depuis à
maîtriser le rouge de cuivre : Boulenger, avec un rouge
sur faïence en 1877 ; Deck en 1879 avec de remarquables
flambés ; Optat Milet, Chaplet et Haviland qui, après
cinq ans de recherches sur les flambés, réussissent
en 1885 les rouges unis (le 30 mars 1885, Chaplet déclare
: "Le truc est trouvé, l'enfumage a parfaitement
réussi, nous aurons des rouges samedi prochain ! ")
; à l'étranger, Seger à Berlin en 1883,
Bunzli en Autriche, la manufacture de Sèvres qui réalise
des rouges de 1882 à 1885 avec un taux de réussite
de 85 %.
La déclaration d'intention des auteurs est claire :
"En 1879, ... l'un de nous... se décida à
entreprendre des recherches pour établir scientifiquement
et faire connaître les règles de cette fabrication."
Dans la masse d'informations que recèle ce texte, le
phénomène de coloration par le cuivre est décrit
avec une justesse d'intuition que les méthodes récentes
d'investigation de la matière ont confirmée
: "Sous l'influence d'une réduction énergique...
les composés cupriques mêlés à
la couverte sont amenés à haute température
à l'état de cuivre métallique. Si la
composition de la couverte le permet, le métal s'y
dissout, et lorsque les doses de cuivre ne sont pas trop fortes,
la dissolution reste parfaite, même à froid...
C'est une véritable teinture de la couverte. Lorsque
le refroidissement... s'opère brusquement, l'émail
se transforme en un verre incolore ; lorsqu'au contraire le
refroidissement a lieu lentement, le rouge se développe
avec toute sa splendeur... Si la proportion du cuivre est
trop forte, il y a précipitation : alors le cuivre
apparaît comme une couleur opaque, rouge foncé.
Si la cuisson est trop haute ou longue, le cuivre disparaît
; si elle est trop rapide, il en reste trop et la glaçure
est opaque et saturée... Si la période de forte
réduction est prolongée outre mesure, ou la
température poussée plus haut qu'il ne convient,
le cuivre métallique se volatilise et l'émail
sort décoloré du four... Si pendant la fin de
la cuisson ou pendant la période de refroidissement,
l'air pénètre dans certaines parties du four,
il y a oxydation ; l'endroit frappé verdit ou bleuit,
et l'émail entraîne dans sa masse ces parties
oxydées qui se fondent dans le reste et donnent naissance
aux flammés...
Une autre cause à laquelle nous attribuons certains
flammés, est la facilité avec laquelle diverses
couvertes se décomposent, mettant en liberté
des corps opaques, qui forment dans la masse de l'émail
des zones et des traînées blanches d'un fort
bel aspect..."
La méthode optimale de cuisson est aussi décrite,
ainsi que des données pour la construction de fours adéquats
: "Au moment où le four commence à rougir,
on doit produire le maximum de gaz réducteurs ; puis
on diminue la réduction, on élève la température
et l'on prend toutes les dispositions nécessaires pour
que la fin de la cuisson ait lieu en atmosphère réductrice
ou neutre... Au refroidissement, il importe de soustraire le
plus rapidement possible la couverte rouge à l'action
oxydante de l'air... Une autre raison doit faire rechercher
une certaine rapidité dans le refroidissement : lorsque
le four reste pendant un temps prolongé à une
température élevée, il se produit une sorte
de liquation de l'émail ; il se recouvre de taches et
de stries opaques, d'un blanc verdâtre, qui masque absolument
le rouge..."
Ce texte de Jean Girel est extrait de l’ouvrage collectif
Adrien Dalpayrat
(voir Ecrits).
Mes
rouges de cuivre
Je travaille sur le rouge de cuivre de manière épisodique,
disons un mois par an, depuis 1975, avec cependant plusieurs
temps forts : l’année 1983 entièrement
consacrée au rouge après la révélation
de quatre petites tasses de Dalpayrat, et plus récemment
l’année 1997 où, écrivant la partie
technique du livre sur Dalpayrat (voir Écrits), j’ai
vérifié dans le four toutes les hypothèses
avancées dans l’ouvrage, et étendu bien
au delà mes recherches sur le sujet.
Mon travail sur l’émail a toujours été
un travail d’autodidacte solitaire, basé sur
l’expérience, nourri de nombreuses sources rarement
céramiques (minéralogie, botanique, cuisine,
astronomie, volcanologie…). Quand j’ai obtenu,
par hasard, mes premiers rouges de cuivre et que j’ai
voulu en savoir plus, j’ai pensé rencontrer Ivanoff,
le seul qui à l’époque avait fait de la
quête du rouge de cuivre l’axe de son œuvre,
mais je n’ai jamais osé le déranger. Les
premières données techniques, je les ai trouvées
un ou deux ans plus tard à la parution du Potter’s
Dictionnary de Franck Hamer. Pour la petite histoire, le rouge
de cuivre ne m’avait encore jamais attiré lorsque
je l’ai obtenu, ce qui fut ponctuellement une catastrophe
parmi d’autres déboires de l’époque
: j’avais une grosse commande d’un service d’utilitaire
en grès blanc mat soyeux, dont je réalisais
habituellement la couverte avec un mélange comportant
40% de cendre de châtaigner. À cours de cendre,
j’avais trouvé un nouveau fournisseur me garantissant
une cendre pur châtaigner, préparée spécialement
pour moi… Au défournement, tout le service attendu
blanc-mat était rouge vif ! Furieux de ma commande
ratée, je vais de ce pas dire son fait à mon
ami si obligeant, qui me confirme l’authenticité
de sa livraison : il avait brûlé pour moi pendant
tout l’hiver de vieux piquets de vigne en châtaigner
qui avaient essuyé cent ans de sulfatages et rendaient
à ma couverte le cuivre qu’ils avaient ingurgité.
La stupeur passée, j’appris de cette aventure
que les matières premières sont comme les gens,
et que leur acquis les définit souvent plus que leur
inné…
J’ai pendant des années fait des rouges avec
des compositions incluant cette cendre de châtaigner
et une couverte stannifère de la firme « L’Hospied
» nommée T32 (cette couverte récupérée
était censée me fournir l’étain
nécessaire) ; j’ai aussi beaucoup utilisé
la recette suivante : feldspath 50, cendre 25, silice 25,
plus 0,5% de cuivre, 2% d’étain, couverte qui
donnait souvent des rouges mouvementés, des violacés,
des clair-de-lune. La véritable difficulté rencontrée
avec le rouge de cuivre était et reste pour moi la
même qu’avec toutes les autres couleurs, encore
plus dure à résoudre avec le rouge : le problème
de la lumière, de l’épiderme plus que
de la couleur. J’aime dans l’émail le stade
de la « luisance », la corde raide entre le brillant
transparent trop liquide et le mat trop pierreux. Or, le rouge
ne se révèle vraiment que dans des compositions
« liquides » : la couleur rouge est une formation
de gouttelettes de cuivre colloïdal dans un liquide.
Dès que la couverte devient mate, le rouge vire au
vieux rose, au saumon, ou au bleu opalescent, les cristaux
créant la matité n’intégrant pas
ces gouttelettes. Les céramistes d’autour de
1900 se sont heurtés à ce problème, et
l’ont résolu en général en matant
discrètement leur pièces après cuisson
à l’acide chlorhydrique dilué.
Personnellement, m’interdisant toute manipulation post-cuisson,
j’a d’abord tenté de limiter la brillance
par l’usage de superpositions, de couvertes très
pigmentées, de surfaces peau-d’orange (l’usage
du bore est alors un auxiliaire précieux par sa capacité
à dégazer en fin de nappage en créant
de minuscules cratères).
Puis, dans un deuxième temps, j’ai appliqué
au rouge, quoique avec plus de difficultés, les protocoles
de refroidissement que j’avais mis au point pour les
céladons : paliers longs au refroidissement en atmosphère
humide. Le juste rapport couleur-lumière, parfois approché,
n’a pas vraiment été trouvé pour
autant et c’est sans doute la raison pour laquelle je
m’obstine régulièrement dans cette quête
surannée, avec le sentiment que les plus beaux rouges
restent à faire. Les exemplaires du passé qui
me fascinent ne sont pas les rouges chinois que je trouve
brillants, bizarrement froids pour une telle couleur, mais
des pièces de domaines voisins (certains Jun des Song,
ou des peau-de-pêche du règne de Kangsi) ou quelques
Chaplet dont la couverte est opalescente, la couleur changeante…
En fait, ce n’est pas l’intensité de la
couleur qui m’intéresse (celle-ci me heurte le
plus souvent), mais la qualité de la matière
obtenue en dépit du rouge.
La valeur fétiche du rouge de cuivre intervient aussi
peut-être dans mon obstination. Quand on est autodidacte,
on peut éprouver le besoin de se choisir dans le passé
les maîtres que l’on n’a pas eus dans la
réalité, de sans cesse refaire ses gammes, de
revenir au secret révélé qui cache l’autre.
Vis à vis de l’Orient, le rouge de cuivre représente
pour moi (avec le bleu de cobalt) le moment où l’esthétique
chinoise bascule dans le démonstratif, le bavard, le
bruyant. J’aimerais un jour trouver un rouge silencieux
comme les céladons de Dayao, lent comme les fourrures
de lièvre des Jian, étrange comme le bleu-canard
des Ju… J’aimerais alors qu’il évoque
les coquelicots plutôt que le sang-de-bœuf.
>Jean Girel.
 |
Droits de reproduction et de diffusion réservés © 2004 |