Les œuvres
Les rouges de cuivre
Mise à jour partielle: 01.07.07.
   
 
 
 

 L'histoire du rouge de Chine

En 1844, Brongniart, dans son Traité des arts céramiques, constate : “Les Chinois... ont un rouge purpurin originaire du cuivre qui n'a encore été fait sur aucune porcelaine européenne.” Cinquante ans plus tard, en 1899, Auscher peut écrire dans Les Céramiques cuisant à haute température : "Les rouges de Chine fabriqués aujourd'hui par presque tous les céramistes..." Le mystère de la couleur que les Chinois eux-mêmes ont si souvent perdue et retrouvée n'en est plus un. Pour comprendre l'histoire de ce colorant capricieux, quelques notions de chimie sont utiles à rappeler.
Les diverses matières entrant aux côtés de la silice dans la composition d'une glaçure deviennent par la chaleur des oxydes, que la fusion transforme en silicates, colorés ou non. Les oxydes qui aident la silice à se vitrifier sont principalement la chaux et la magnésie (alcalino-terreux), la soude et la potasse (alcalis), en présence d'alumine et parfois de plomb ou de bore ; d'autres produits interviennent pour colorer, ou opacifier la glaçure. A haute température, les vitesses de réaction des corps s'accélèrent ; certains oxydes deviennent très sensibles à l'atmosphère à laquelle on les soumet, perdant ou gagnant des atomes d'oxygène selon la conduite du feu ou du refroidissement : dans un feu très riche en air, que l'on dit oxydant, l'oxygène en excès peut céder des atomes à des oxydes présents dans la pâte ou la glaçure. Inversement, dans un feu privé d'air, le combustible ne trouve pas l'oxygène suffisant dans l'air du four pour brûler, et il va alors le chercher dans les oxydes présents. Le cuivre, particulièrement sensible aux atmosphères de cuisson, peut se retrouver au défournement sous une forme cuivrique oxydée (CuO) noire, verte ou bleue, cuivreuse réduite (Cu2O) jaune à rouge, ou carrément métallique (Cu) rouge à brun, sous quelque forme qu'on l'ait introduit dans la glaçure crue.
L'histoire du cuivre comme colorant des verres et des glaçures illustre bien ses capacités. Il est utilisé d'abord en Mésopotamie, puis au milieu du IIe millénaire en Egypte, pour colorer le verre en rouge. A cette même époque, l'Egypte fabrique un bleu de cuivre turquoise qui sert de matière première pour les bijoux et de revêtement pour la céramique. La glaçure verte au plomb et au cuivre, née au Proche-Orient plus de mille ans avant notre ère, se généralise dans l'Empire romain. Elle apparaît en Chine sous les Royaumes Combattants (480-221) et est utilisée sous cette forme pendant mille ans. A la fin des Tang (608-916), les potiers chinois réalisent des verts de cuivre sans plomb à haute température sur corps de grès (à Changsha et Qionqlai). C'est à cette période, à Changsha dans le Hunan, que le rouge de cuivre apparaît pour la première fois dans l'histoire de la céramique. Trois procédés sont exploités simultanément : le décor rouge sous glaçure transparente, la glaçure rouge monochrome, et le décor vert et rouge au cuivre, mêlant donc du cuivre réduit et du cuivre oxydé sur la même pièce (résultat contredisant d'entrée une conception trop étroite du rôle de l'atmosphère de cuisson). A la fin du XIe siècle, dans le Henan, des grès à glaçure bleutée opalescente, les Jun, comportent des éclaboussures de cuivre rouge, qui, petit à petit vont s'étendre sur toute la pièce, qui devient uniformément "flambée", passant du rouge au bleu par des cascades de violets. Mais c'est au début du XVe siècle, sous les Ming, que le rouge de cuivre monochrome atteint ses sommets (le rouge est la couleur de l'Empereur), pour être perdu puis retrouvé au XVIIe sous les Qing, où il côtoie le peau-de-pêche et le flambé, puis reperdu à la fin du XIXe siècle, au moment où enfin l'Occident y parvient.

Les premiers rouges de cuivre en France : espionnage et tâtonnements
Paradoxalement, la première description de la technique des rouges chinois n'est pas chinoise, mais contenue dans deux lettres envoyées de Chine en France par le père d'Entrecolles en 1712 et 1722, qui ne semblent cependant pas avoir motivé des recherches : la préoccupation de l'époque est d'abord de trouver la recette de la porcelaine.
En 1844, un autre missionnaire, le père Ly, envoie des échantillons de rouges à la manufacture de Sèvres à la demande de son directeur Brongniart, qui les fait analyser et reproduire par les chimistes Ebelmen et Salvétat. Ceux-ci font un certain nombre d'essais, qui indiquent que le rouge est perdu au feu de porcelaine dure, mais qui s'avèrent concluants à plus basse température dans un petit four et sur une pâte plus tendre conçus à cet effet. Leurs travaux font l'objet d'un mémoire en 1852.
D'autres échantillons de rouges chinois accompagnés d'un mémoire sont envoyés à Sèvres en 1883 par le vice-consul de France en Chine, en réponse à un questionnaire de Laught, alors directeur de la manufacture. En 1888, Laught et Dutailly publient le résultat de leurs Recherches sur les rouges de cuivre, les flammés et les céladons. Aucune étude jusqu'à nos jours n'a pu contredire ou simplement dépasser ce document exhaustif.
Partant du mémoire d'Ebelmen et Salvétat de 1852, à qui ils reconnaissent l'antériorité de la découverte, ces deux chercheurs dressent d'abord la liste des céramistes qui sont parvenus depuis à maîtriser le rouge de cuivre : Boulenger, avec un rouge sur faïence en 1877 ; Deck en 1879 avec de remarquables flambés ; Optat Milet, Chaplet et Haviland qui, après cinq ans de recherches sur les flambés, réussissent en 1885 les rouges unis (le 30 mars 1885, Chaplet déclare : "Le truc est trouvé, l'enfumage a parfaitement réussi, nous aurons des rouges samedi prochain ! ") ; à l'étranger, Seger à Berlin en 1883, Bunzli en Autriche, la manufacture de Sèvres qui réalise des rouges de 1882 à 1885 avec un taux de réussite de 85 %.
La déclaration d'intention des auteurs est claire : "En 1879, ... l'un de nous... se décida à entreprendre des recherches pour établir scientifiquement et faire connaître les règles de cette fabrication."
Dans la masse d'informations que recèle ce texte, le phénomène de coloration par le cuivre est décrit avec une justesse d'intuition que les méthodes récentes d'investigation de la matière ont confirmée : "Sous l'influence d'une réduction énergique... les composés cupriques mêlés à la couverte sont amenés à haute température à l'état de cuivre métallique. Si la composition de la couverte le permet, le métal s'y dissout, et lorsque les doses de cuivre ne sont pas trop fortes, la dissolution reste parfaite, même à froid... C'est une véritable teinture de la couverte. Lorsque le refroidissement... s'opère brusquement, l'émail se transforme en un verre incolore ; lorsqu'au contraire le refroidissement a lieu lentement, le rouge se développe avec toute sa splendeur... Si la proportion du cuivre est trop forte, il y a précipitation : alors le cuivre apparaît comme une couleur opaque, rouge foncé. Si la cuisson est trop haute ou longue, le cuivre disparaît ; si elle est trop rapide, il en reste trop et la glaçure est opaque et saturée... Si la période de forte réduction est prolongée outre mesure, ou la température poussée plus haut qu'il ne convient, le cuivre métallique se volatilise et l'émail sort décoloré du four... Si pendant la fin de la cuisson ou pendant la période de refroidissement, l'air pénètre dans certaines parties du four, il y a oxydation ; l'endroit frappé verdit ou bleuit, et l'émail entraîne dans sa masse ces parties oxydées qui se fondent dans le reste et donnent naissance aux flammés...
Une autre cause à laquelle nous attribuons certains flammés, est la facilité avec laquelle diverses couvertes se décomposent, mettant en liberté des corps opaques, qui forment dans la masse de l'émail des zones et des traînées blanches d'un fort bel aspect..."
La méthode optimale de cuisson est aussi décrite, ainsi que des données pour la construction de fours adéquats : "Au moment où le four commence à rougir, on doit produire le maximum de gaz réducteurs ; puis on diminue la réduction, on élève la température et l'on prend toutes les dispositions nécessaires pour que la fin de la cuisson ait lieu en atmosphère réductrice ou neutre... Au refroidissement, il importe de soustraire le plus rapidement possible la couverte rouge à l'action oxydante de l'air... Une autre raison doit faire rechercher une certaine rapidité dans le refroidissement : lorsque le four reste pendant un temps prolongé à une température élevée, il se produit une sorte de liquation de l'émail ; il se recouvre de taches et de stries opaques, d'un blanc verdâtre, qui masque absolument le rouge..."
Ce texte de Jean Girel est extrait de l’ouvrage collectif Adrien Dalpayrat (voir Ecrits).

 Mes rouges de cuivre

Je travaille sur le rouge de cuivre de manière épisodique, disons un mois par an, depuis 1975, avec cependant plusieurs temps forts : l’année 1983 entièrement consacrée au rouge après la révélation de quatre petites tasses de Dalpayrat, et plus récemment l’année 1997 où, écrivant la partie technique du livre sur Dalpayrat (voir Écrits), j’ai vérifié dans le four toutes les hypothèses avancées dans l’ouvrage, et étendu bien au delà mes recherches sur le sujet.
Mon travail sur l’émail a toujours été un travail d’autodidacte solitaire, basé sur l’expérience, nourri de nombreuses sources rarement céramiques (minéralogie, botanique, cuisine, astronomie, volcanologie…). Quand j’ai obtenu, par hasard, mes premiers rouges de cuivre et que j’ai voulu en savoir plus, j’ai pensé rencontrer Ivanoff, le seul qui à l’époque avait fait de la quête du rouge de cuivre l’axe de son œuvre, mais je n’ai jamais osé le déranger. Les premières données techniques, je les ai trouvées un ou deux ans plus tard à la parution du Potter’s Dictionnary de Franck Hamer. Pour la petite histoire, le rouge de cuivre ne m’avait encore jamais attiré lorsque je l’ai obtenu, ce qui fut ponctuellement une catastrophe parmi d’autres déboires de l’époque : j’avais une grosse commande d’un service d’utilitaire en grès blanc mat soyeux, dont je réalisais habituellement la couverte avec un mélange comportant 40% de cendre de châtaigner. À cours de cendre, j’avais trouvé un nouveau fournisseur me garantissant une cendre pur châtaigner, préparée spécialement pour moi… Au défournement, tout le service attendu blanc-mat était rouge vif ! Furieux de ma commande ratée, je vais de ce pas dire son fait à mon ami si obligeant, qui me confirme l’authenticité de sa livraison : il avait brûlé pour moi pendant tout l’hiver de vieux piquets de vigne en châtaigner qui avaient essuyé cent ans de sulfatages et rendaient à ma couverte le cuivre qu’ils avaient ingurgité. La stupeur passée, j’appris de cette aventure que les matières premières sont comme les gens, et que leur acquis les définit souvent plus que leur inné…
J’ai pendant des années fait des rouges avec des compositions incluant cette cendre de châtaigner et une couverte stannifère de la firme « L’Hospied » nommée T32 (cette couverte récupérée était censée me fournir l’étain nécessaire) ; j’ai aussi beaucoup utilisé la recette suivante : feldspath 50, cendre 25, silice 25, plus 0,5% de cuivre, 2% d’étain, couverte qui donnait souvent des rouges mouvementés, des violacés, des clair-de-lune. La véritable difficulté rencontrée avec le rouge de cuivre était et reste pour moi la même qu’avec toutes les autres couleurs, encore plus dure à résoudre avec le rouge : le problème de la lumière, de l’épiderme plus que de la couleur. J’aime dans l’émail le stade de la « luisance », la corde raide entre le brillant transparent trop liquide et le mat trop pierreux. Or, le rouge ne se révèle vraiment que dans des compositions « liquides » : la couleur rouge est une formation de gouttelettes de cuivre colloïdal dans un liquide. Dès que la couverte devient mate, le rouge vire au vieux rose, au saumon, ou au bleu opalescent, les cristaux créant la matité n’intégrant pas ces gouttelettes. Les céramistes d’autour de 1900 se sont heurtés à ce problème, et l’ont résolu en général en matant discrètement leur pièces après cuisson à l’acide chlorhydrique dilué.
Personnellement, m’interdisant toute manipulation post-cuisson, j’a d’abord tenté de limiter la brillance par l’usage de superpositions, de couvertes très pigmentées, de surfaces peau-d’orange (l’usage du bore est alors un auxiliaire précieux par sa capacité à dégazer en fin de nappage en créant de minuscules cratères).
Puis, dans un deuxième temps, j’ai appliqué au rouge, quoique avec plus de difficultés, les protocoles de refroidissement que j’avais mis au point pour les céladons : paliers longs au refroidissement en atmosphère humide. Le juste rapport couleur-lumière, parfois approché, n’a pas vraiment été trouvé pour autant et c’est sans doute la raison pour laquelle je m’obstine régulièrement dans cette quête surannée, avec le sentiment que les plus beaux rouges restent à faire. Les exemplaires du passé qui me fascinent ne sont pas les rouges chinois que je trouve brillants, bizarrement froids pour une telle couleur, mais des pièces de domaines voisins (certains Jun des Song, ou des peau-de-pêche du règne de Kangsi) ou quelques Chaplet dont la couverte est opalescente, la couleur changeante… En fait, ce n’est pas l’intensité de la couleur qui m’intéresse (celle-ci me heurte le plus souvent), mais la qualité de la matière obtenue en dépit du rouge.
La valeur fétiche du rouge de cuivre intervient aussi peut-être dans mon obstination. Quand on est autodidacte, on peut éprouver le besoin de se choisir dans le passé les maîtres que l’on n’a pas eus dans la réalité, de sans cesse refaire ses gammes, de revenir au secret révélé qui cache l’autre. Vis à vis de l’Orient, le rouge de cuivre représente pour moi (avec le bleu de cobalt) le moment où l’esthétique chinoise bascule dans le démonstratif, le bavard, le bruyant. J’aimerais un jour trouver un rouge silencieux comme les céladons de Dayao, lent comme les fourrures de lièvre des Jian, étrange comme le bleu-canard des Ju… J’aimerais alors qu’il évoque les coquelicots plutôt que le sang-de-bœuf.
>Jean Girel

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